mardi 16 novembre 2010

La Catalogne, une identité débattue



La vie des idées


Nation, patrie, région ? Il est bien difficile de définir le catalanisme, qui a connu de franches mutations depuis le XIXe siècle, au gré des soubresauts politiques, économiques et culturels. Sait-on par exemple que le catalanisme primitif s’accommodait fort bien du nationalisme espagnol ? que le nationalisme catalan est somme toute assez récent ? Un nationalisme qui, paradoxalement, pourrait trouver auprès de l’Europe des recours pour s’affirmer... Ce sont toutes ces questions qui sont ici soulevées, à travers l’analyse de l’état actuel du débat et de ses fondements juridiques et historiques.

Avant-propos
par Josep M. Fradera

Cela fait plus d’un siècle que le cas de la Catalogne représente un défi important pour les sciences sociales et pour la politique en Europe. Nation historique, son incorporation militaire forcée au schéma unitaire de l’Espagne bourbonienne n’a pas effacé les nombreuses différences avec la partie castillane de la monarchie (droit, langue, moeurs). Au contraire, c’est même au cours du XVIIIe siècle que s’affirma sa différenciation économique, d’une manière encore peu décisive. Comme l’historien Pierre Vilar l’a magistralement montré, ces différences économiques ne séparèrent pas la Catalogne de l’ensemble espagnol, mais fusionnèrent encore davantage les destins des différentes régions de la péninsule. Ces différences s’amplifièrent au XIXe siècle, en raison surtout de l’industrialisation catalane massive. Au même moment, l’intégration politique de la Catalogne dans l’ensemble espagnol devenait plus solide, à la suite des pactes entre les élites libérales des différentes parties de la monarchie pour fonder un projet politique unitaire. Ce fut précisément au coeur de ces projets d’État-nation pour toute l’Espagne (à l’exception des provinces forales basques et de Navarre), que l’héritage des différences héritées du passé fut utilisé de manière nouvelle, d’abord en termes d’un puissant régionalisme, et ensuite d’un nationalisme non séparatiste, ou plutôt, d’un nationalisme au sein duquel les séparatistes furent toujours minoritaires. Pendant tout le XXe siècle, ce nationalisme régionaliste, ou ce régionalisme à discours nationaliste, fut constamment présent au sein des problèmes de grande portée de la société espagnole. La solution drastique, à travers l’unitarisme castellaniste, que le franquisme (1939-1976) entendit donner au problème fut, comme il est notoire, un échec retentissant. Et contre tout pronostic, cette présence non désirée et incomprise depuis le centre péninsulaire menace de se perpétuer au XXIe siècle, comme l’un des témoignages les plus notables de la difficulté espagnole à trouver une solution harmonieuse (si tant est qu’elle existe) à la cohabitation des diverses entités régionales/nationales de la péninsule ibérique.

Tant par sa durée que par sa complexité, ce problème représente un défi notoire pour les sciences sociales et historiques. Personne ne peut raisonnablement prétendre aujourd’hui donner des leçons à ce sujet, ni se valoir d’une perspective d’ensemble qui résolve toutes les questions conceptuelles impliquées. Pour les secteurs intellectuels identifiés au nationalisme, il est évident que la persistance du cas catalan ne représente en rien un problème herméneutique, le téléologisme et le finalisme étant posés comme des postulats implicites aux schémas explicatifs à partir desquels ils élaborent leurs inteprétations. Pour les autres, il s’agit bien d’un problème extrêmement complexe. À titre d’exemple, aucune explication téléologique ne peut expliquer pour quelles raisons une région bien intégrée au sein des structures impériales hispaniques à la fin du XVIIIe siècle (de manière comparable à l’Écosse post-jacobite) a réinterprété un siècle plus tard ses gloires médiévales et la permanence d’une langue “archaïque” comme des signes de différences avec l’ensemble dans lequel elle se trouvait intégrée. Il n’y a pas non plus d’explication téléologique du comportement des classes dirigeantes qui, alors qu’elles avaient hissé le drapeau d’un projet libéral d’État-nation, se replièrent quelques décennies plus tard dans les brumes nordiques de cet historicisme, se posant à nouveau la question de leur position dans l’ensemble espagnol, et glissant lentement vers un modèle qui allait au-delà de celui de leurs très chers Félibres provençaux. Ce n’est pas le souvenir du passé qui conduisit les générations passées à ces ruptures dramatiques, mais ce fut plutôt à l’inverse la contingence historique qui les situa à nouveau au centre des préoccupations collectives.

Si ces moments clefs du long XIXe siècle ne peuvent être expliqués depuis la logique inhérente au nationalisme, le début du XXe siècle, lorsque le nationalisme explicite et massivement enraciné occupe le centre de la scène politique et culturelle catalane, ne peut pas l’être non plus. En définitive, la première chose à dire est que la Catalogne n’est pas simplement un exemple de plus de nationalisme, pour autant que l’on accorde du crédit aux schémas de la gauche des années soixante et de la tradition nationaliste autochtone. La Catalogne a été la plate-forme d’un mouvement de nationalisme original, tout en abritant des mouvements totalement amalgamés à la politique espagnole comme un tout. Pour cette raison, il n’est pas difficile de comprendre qu’elle ait été à la fois un exemple pour d’autres nationalismes européens et le miroir orwellien de la gauche continentale. L’histoire du pays défie donc les analyses élémentaires et les solutions schématiques. Plus encore aujourd’hui, après la réception en deux vagues successives, lors de la deuxième moitié du XXe siècle et du début du XXIe, de flux migratoires de grande ampleur, d’abord du sud péninsulaire, et ensuite du monde entier. Dans ce contexte, les modes de transformation des anciennes formes d’identification collective, dans le cadre d’une Espagne qui a changé de manière spectaculaire après Franco, et dans une Europe encore imprécise, posent un problème important à l’imagination historique et sociologique.

Traduit du catalan par Jeanne Moisand


Catalanisme : histoire d’un concept


par Josep Fradera


De tous les concepts utilisés pour définir les relations entre la société catalane et l’ensemble espagnol – société et/ou État –, celui de « catalanisme » est, probablement, le plus difficile à définir. Il en est ainsi dans la mesure où ce terme ne se réfère pas à une conception ou à une idée politique particulière, mais plutôt à une approche sentimentale et psychologique, individuelle ou collective, des Catalans à l’égard de leur pays et de tout ce qu’il représente. Il se réfère même parfois à ceux qui, nés hors de Catalogne, pensent partager ou partagent des motivations similaires. Toute prétention à définir précisément ce terme est par conséquent condamnée à l’échec, que ce soit pour des raisons herméneutiques ou conceptuelles.

Cela dit, on peut clarifier considérablement le sens de ce concept par le biais d’une approche mêlant à la fois la perspective historique et la théorie du nationalisme au sens large. Il est par exemple possible de cerner le moment précis au cours duquel a pris forme l’idée nouvelle d’une patrie propre dans la cosmovision catalane, et dès lors, celle de la nécessité de la défendre et de l’élever par l’empathie et le dévouement. Ce ne fut pas avant la deuxième moitié du XIXe siècle que, dans le contexte d’un nationalisme espagnol partagé par tous, des voix s’élevèrent pour revendiquer une attention particulière à la petite patrie. L’équilibre entre le sentiment d’appartenance à l’Espagne et l’enracinement dans une réalité plus proche se manifesta dans plusieurs expressions, dont la plus connue, « l’Espagne est la nation et la Catalogne, la patrie », établissait une hiérarchie de sens évidente entre les deux appartenances, la connotation politique essentielle s’orientant du côté de la nation politique qu’était l’Espagne. Aucun catalan n’avait de doutes sur ce fait décisif jusqu’à la génération du tournant du siècle. Ce fut précisément dans le cadre de ce sentiment d’obligation croissante envers le projet national espagnol que le besoin d’un sentiment compensatoire, lié à la patrie originaire et historique, prit peu à peu forme. Ces sentiments d’appartenance furent favorisés par divers facteurs, parmi lesquels les suivants méritent considération : les facteurs économiques – la dénommée « question protectionniste », bien plus ample que ce que le concept exprime –, les facteurs politiques – la faible importance de la participation politique catalane dans la vie de l’État – et enfin, la sensation patente d’une marginalisation des références historiques ou littéraires non castillanes au sein de la culture libérale espagnole.

Les débuts du catalanisme patriotique

Au cours de la décennie de 1840, l’un des fondateurs indiscutables du nationalisme espagnol moderne, Jaume Balmes, soutint avec une grande cohérence la thèse de la nécessité d’une politique catalane différenciée. Balmes se référait à une politique susceptible de défendre les intérêts industriels catalans, très différents de l’ensemble des intérêts économiques espagnols en raison de l’orientation de plus en plus agricole des exportations du pays. Au cours de cette même décennie et des années 1850, une stratégie commune fut mise en place par divers groupes lettrés et politiques catalans de claire tendance libérale, orientée vers la valorisation du passé, de la langue et de la culture catalanes. Faiblement politisé dans ses stades initiaux, ce mouvement, qui culmina avec l’organisation de la plate-forme poétique des Jeux Floraux en 1859 et dont le théoricien le plus ambitieux fut Manuel Milà i Fontanals, définit l’ensemble de la culture et de la langue régionales sous le terme de « catalanisme », sans lui attribuer de sens précis. Malgré cette limite et malgré l’étroitesse du programme culturel défendu, l’idée de rassembler les différentes branches de la culture pour exalter le passé historique et la réalité catalane se consolida au cours des décennies centrales du XIXe siècle et continua à s’affirmer au cours des décennies suivantes. Le mouvement d’exaltation et de revalorisation du patrimoine littéraire, culturel, archéologique ou paysager s’articula autour d’une série de disciplines et de pratiques, individuelles et collectives, et les unifia en les dotant d’un sens idéologique commun. Le qualificatif de « catalaniste » fut dès lors toujours plus attaché à la définition du profil culturel d’entités dédiées à l’excursionnisme, l’archéologie et le chant choral.

Politisation du concept

Ce fut pendant le Sextennat Démocratique (1868-1874) et la Première République (1873) que l’irruption d’une série de nouveaux groupes dans la politique catalane, bien qu’encore minoritaires, modifia le sens d’un concept jusqu’alors doté d’une signification culturelle et affective, mais dont la projection politique restait faible. L’usage politique du concept de « catalanisme » se produisit en général pour la première fois pendant le Sexennat Démocratique, et fut plus particulièrement le fait de certains secteurs du républicanisme fédéral. Parmi ces derniers, la figure la plus notable était celle de Valentí Almirall, qui commença le premier à s’éloigner de la politique officielle du républicanisme fédéral de Francesc Pi i Margall [président de la Ière République pendant un mois]. Ce dernier, catalan illustre établi à Madrid, s’était efforcé d’orienter le modèle d’Etat libéral hérité du libéralisme modéré des années cinquante du XIXe siècle vers le fédéralisme. Dans le contexte des débats internes au fédéralisme barcelonais, une petite entité dénommée Centre Catalaniste, la première à utiliser le terme « catalaniste » à des fins politiques déclarées, se constitua en 1873. Après l’effondrement de la Première République, Almirall et ses alliés prirent leurs distances avec l’orthodoxie du parti fédéral. Son groupe cherchait à fonder un mouvement de classes moyennes autour d’un projet que l’on pourrait qualifier de « catalaniste », dans le sens d’un repli politique et sentimental vers la région qui situait la participation à la politique générale espagnole en second terme. L’objectif final de ce courant ne visait rien d’autre, paradoxalement, que la recomposition de l’unité péninsulaire sur des bases plurielles. Dans la sociologie particulière d’Almirall, ce projet s’exprimait selon des termes différents de ceux du rationalisme égalitaire du fédéralisme, qu’il considérait dépassé : « Seule une harmonie entre l’esprit castillan généralisateur et le caractère analytique des régions de l’ancienne confédération aragonaise peut déboucher sur la synthèse d’une nouvelle organisation de l’État, qui nous porte vers une vie politique et sociale différente et nous élève aux yeux des nations cultivées ». En 1882 et 1885 respectivement, la fondation du Centre Catalan et l’initiative du Mémorial des griefs (Memorial de Greuges), signalèrent le moment culminant de ce pari politique. Les divergences entre Almirall, « fédéraliste » à la nord-américaine, et les groupes catholiques et modérément régionalistes qui constituèrent cette alliance ponctuelle, mirent fin à cet usage, encore très ouvert, du concept de « catalanisme ».

À partir de là et jusqu’au début du XXe siècle, l’idée de « catalanisme » se rapprocha en général du sens strict de revendication de la culture et de la personnalité politique maltraitée du pays, sans corollaire politique spécifique. Les groupes catalanistes se présentèrent en ce sens comme éloignés de la politique pratique et des manipulations du système de partis de la Restauration canoviste (même dans ses versions républicaines en marge du système dynastique) [1], qu’ils qualifièrent d’oligarchique et de corrompu de manière répétée. La publication de Lo catalanisme (1886) de Valentí Almirall, constitue la dernière tentative pour doter cet état d’esprit assez diffus d’une consistance politique, et pour répondre par la même occasion au développement parallèle d’un régionalisme de matrice catholique. L’expression la plus propre du courant du catalanisme catholique se trouve dans un travail publié dans l’intention explicite de freiner l’influence d’Almirall : La Tradition catalane (1892) de Josep Torras i Bages, évêque de Vic. Dans cette œuvre, le régionalisme, en association intime avec le catholicisme, se présente comme le bastion le plus sûr contre la révolution et la dissolution de la société. Comme l’évêque Torras le signalait dans l’un des chapitres de son œuvre : « La forme régionale est, répétons-le, une extension de la famille, et se base sur elle : chaque région est une fédération de familles unies entre elles par des liens naturels très étroits, et qui viennent peut-être toutes d’une même origine. Comment voulez-vous qu’une telle forme ne fût pas odieuse à la Révolution, dont l’idéal est l’abolition de la famille naturelle et chrétienne, et la constitution du phalanstère sous une forme plus ou moins nue ? » [2]

Régionalisme et nationalisme

Alors que se développait ce débat idéologique, deux concepts politiques, façonnés pour provoquer un virage à 180 degrés de la politique catalane, firent leur entrée en scène. Le premier était celui de « régionalisme », qui prétendait donner de la cohérence à la représentation et à la défense des intérêts politiques catalans dans le contexte de la politique espagnole, le plus souvent selon des analyses orientées par le positivisme scientifique alors à la mode. Le second fut celui de « nationalisme ». Ce dernier fut introduit par le groupe de l’association Jeune Catalogne, Enric Prat de la Riba en tête. Ce groupe se déclara explicitement nationaliste, sans préciser cependant quelle solution politique il considérait optimale ou viable pour les intérêts de la Catalogne. La radicalisation idéologique de ce groupe et le succès de la proposition d’intervention politique qu’il formula pendant la guerre de Cuba et des Philippines, au cours des années 1895-98, reléguèrent l’idée de catalanisme au rang qui lui avait été propre dans le passé : celui d’une défense générique des intérêts catalans, en particulier en matière culturelle, et celui de la valorisation d’un amour imprécis de la patrie. Le nationalisme naissant aspirait quant à lui à représenter de manière exclusive les revendications catalanes, marginalisant les autres expressions politiques enracinées depuis des décennies dans la société catalane. La nation (et par là, le nationalisme), était présentée comme l’unique justification de l’action politique, niant d’emblée toute légitimité aux diverses expressions de la politique libérale des décennies antérieures. Pour cette raison, et dans l’objectif explicite de marquer une rupture idéologique, Prat de la Riba et Pere Muntanyola affirmaient dans leurPrécis de la doctrine catalaniste (Compendi de la doctrina catalanista), publié en 1894, que « L’État est une entité politique, artificielle et volontaire ; la Patrie est une communauté historique, naturelle, nécessaire » [3]. Une part importante de la politique nationaliste postérieure, en particulier pendant la première décennie du XXe siècle, s’orienta vers une sérieuse rupture sentimentale avec l’Espagne (État et société) pendant que l’on cherchait à réformer le système politique, dans la conviction que, si l’on n’y arrivait pas, la sécession se trouverait pleinement justifiée. Les implications de cette dernière hypothèse ne furent cependant jamais véritablement discutées en profondeur.

La Ligue Régionaliste [parti nationaliste fondé en 1901] et les groupes nationalistes les plus radicaux (ou moins conservateurs socialement) s’orientèrent donc vers une longue lutte à l’intérieur du système politique espagnol de la deuxième Restauration [1898-1923]. Devant l’ampleur de la tâche, la pratique culturelle simplement récréative ou festive, identifiée aux valeurs patriotiques activées par la rupture nationaliste du début du siècle, jouit d’une grande marge d’autonomie et de champ d’activité. Le catalanisme de sens diffus permit la survivance d’un ample répertoire d’entités et d’associations, bien enracinées dans les localités (ou dans les quartiers de Barcelone et des villes moyennes), au-delà des disciplines de parti. Il faut en effet rappeler que, malgré les objectifs unanimistes initiaux, le nationalisme politique né lors de la crise de 1898-1901 s’était divisé par la suite. En dehors de la désertion de personnalités notables du noyau fondateur – entre lesquelles on comptait par exemple l’architecte et homme politique Lluis Domènech i Montaner – , la visite du roi à Barcelone en 1904 provoqua le départ du parti, tout juste constitué, du secteur le moins nettement conservateur, qui commença alors sa trajectoire longue et erratique aux marges de la grande baleine. Au cours de la deuxième décennie du siècle, des figures comme le docteur Domingo Martí i Julià tentèrent de rapprocher le catalanisme de gauche des perspectives socialistes, sans jamais parvenir à vraiment s’enraciner socialement. Le résultat de ces phénomènes de fragmentation, aussi minoritaires qu’ils aient été, fut l’impossibilité d’une identification absolue entre le patriotisme catalan en général et le parti politique (la Lliga) fondé au début du siècle.

Au cours des années immédiatement antérieures au coup d’État de Primo de Rivera (1923), les tensions à l’intérieur du nationalisme se manifestèrent avec une force inusuelle. En marge des complications de la politique espagnole et du conflit social local, des événements aussi divers que les Pâques sanglantes irlandaises de 1916 et la Révolution russe l’année suivante donnèrent des ailes à la présence groupusculaire du nationalisme séparatiste. Après la dictature et l’échec de la transition politique imaginée par Francesc Cambó au nom du vieux parti nationaliste, les courants nationalistes de gauche et républicains constituèrent Esquerra Republicana (« Gauche Républicaine ») autour du vieux chef séparatiste Francesc Macià. Cette force politique de rassemblement devint le parti hégémonique en Catalogne pendant la Seconde République.

Le catalanisme sous Franco

Après 1939, les expressions politiques du nationalisme, du républicanisme et du mouvement ouvrier catalan furent vaincues et rendues illégales. Le catalanisme, en tant qu’expression générique de certains sentiments et d’un dévouement prépolitique au pays, occupa sous le régime dictatorial de Franco un espace exceptionnellement ample et diffus dans la société catalane. Le caractère extrêmement oppressif du régime franquiste à l’égard de tout ce qui pouvait s’identifier avec le nationalisme et le républicanisme catalaniste antérieur à la césure de 1939 – selon des modalités qui relèvent d’une authentique vengeance – conféra au catalanisme une auréole extraordinaire et une qualité d’identification collective directe et de grande résonance. Autour de l’idée de catalanisme s’élevèrent les premiers efforts et tentatives de défense de la personnalité et de la langue catalanes après la Guerre Civile. La difficulté d’initiatives à l’aspect revendicatif élémentaire, comme l’édition des œuvres de l’ecclésiastique et poète Jacint Verdaguer ou l’édition limitée d’œuvres au fort contenu religieux du poète Josep Maria de Sagarra, constitua un indubitable témoignage des limites imposées par le franquisme à la culture et à la langue catalanes. Elles représentaient, en même temps, des signes de continuité avec le passé, à l’intérieur du style et du ton du plus pur catalanisme culturel, c’est-à-dire à une certaine distance de la politique de partis. Paradoxalement cependant, la politisation de ces activités culturelles du catalanisme catholique – dont une partie se situa, avec plus ou moins d’enthousiasme, aux côtés des vainqueurs de la lutte civile – était comme produite à l’avance par l’aversion obstinée du régime franquiste envers toute manifestation qui rappela le passé immédiat. Un exemple notable des équivoques de cette période est représenté par l’épisode de l’ « intronisation » de la Vierge de Montserrat, en mai 1947, première manifestation publique de « catalanisme » – et non pas de résistance, comme on l’a dit parfois, puisqu’au fond une résistance armée existait encore à cette époque, menée par d’anciens soldats républicains – de l’après-guerre.

Le concept de « catalanisme » fut à partir de là préféré à tout autre pour définir l’ensemble hétéroclite d’activités culturelles et crypto-politiques de défense de la culture et de la langue catalanes. Des personnes et des groupes de filiation très diverse s’y retrouvaient : catholiques et non catholiques, républicains et monarchistes, conservateurs et progressistes. Et plus important encore : dans les cénacles et les associations discrètement catalanistes confluèrent des personnes et des groupes qui, pendant la Guerre Civile, avaient appartenu aux deux camps. En ce sens, le catalanisme de résistance servit comme un lieu de rencontre au-delà de la politique partisane et des frontières idéologiques du passé, sans pouvoir dissoudre totalement les vieux antagonismes idéologiques. L’écrivain et journaliste Josep Pla, situé sans complexes du côté des vainqueurs de la Guerre Civile, définit avec son efficacité proverbiale cette circonstance particulière lorsqu’il se réfère aux efforts de préservation de la langue catalane : « J’appartiens à une certaine tribu. Cette tribu occupe une certaine zone géographique, voit le monde à sa manière, absolument personnelle, parle une certaine langue, pauvre et peu travaillée, misérable (…). Une littérature – sous toutes ses formes – est l’esprit de la langue. Fondre la langue et le peuple, c’est lui donner un esprit. C’est l’obligation première d’un écrivain. Cette tâche est primordiale, et s’il faut lui sacrifier trois générations, il convient de le faire imperturbablement ».

Au cours des années quarante et cinquante, les référents essentiels de cet état d’esprit et de sentiments reposèrent sur la capacité d’influence de certains groupes et individus. En ce sens, et à manière d’inventaire, il est important de citer quelques cas : l’extraordinaire travail de formation du poète Carles Riba dans le domaine privé, tout comme ses liens avec des poètes et écrivains du reste de l’Espagne, par le biais de celui qui avait détenu une importante charge de phalangiste, Dionisio Ridruejo (déporté à Llavaneres par le franquisme et traducteur, avec son épouse Glòria Ros du Quardern Gris [Carnet Gris] de Josep Pla, ainsi que de notables poètes catalans) ; l’importance des Études Universitaires Catalanes, clandestines, continuatrices de l’œuvre d’un Institut des Études Catalanes supprimé et dénigré, avec à leur tête le vieil homme politique et architecte Josep Puig i Cadafalch ; les noyaux résistants obstinés dans le patronage d’activités culturelles d’orientation catalaniste autour des avocats Maurici Serrahima et Josep Benet ; le travail extrêmement important de la maison d’édition Selecta, de Josep Maria Cruzet et de Josep Pla, catalans de Burgos l’un et l’autre, ou celui de Josep M.Capdevila avec la maison d’édition Barcino. Il faut aussi mentionner l’important travail mené à terme par les amples milieux intellectuels de la diaspora républicaine, entre lesquels on peut citer la revue emblématique des Cahiers d’Exil (Quaderns d’Exili), éditée au Mexique par un groupe de jeunes artistes et écrivains. Au cours des années 1960, l’obscur labeur que nous venons de mentionner s’épanouit en un répertoire varié d’activités artistiques et littéraires, dont l’enracinement local rappelle en un certain sens la floraison associative du début du siècle. Grâce au relatif affaiblissement répressif du régime, une bonne part de l’activité culturelle et littéraire s’articula autour du dénominateur commun du catalanisme, lequel admettait à nouveau des positions idéologiques très diverses. On ne peut négliger la mention du mouvement musical d’inspiration française de la « Nouvelle Chanson », ou le cas du support massif au Barcelona Football Club (forcé par le franquisme de changer l’ordre anglophone de son nom), la fondation d’Encyclopédie Catalane et des Éditions 62, le Club des Romanciers de Joan Sales, ou l’existence d’un nombre considérable de publications culturelles permettant la résurgence de l’édition en langue autochtone. Il convient de même de mentionner l’apparition de nombreuses institutions éducatives, qui adoptèrent (sans reconnaissance officielle) le catalan comme langue de l’école. Dans les années 1970, l’usage de la langue autochtone fut introduit de manière officieuse dans les universités catalanes et, de façon partielle, dans l’éducation publique et privée secondaire.

Le tournant nationaliste

Entre les décennies 1960 et 1980, point final de cette exploration, deux moments notables sont à signaler dans les relations entre culture et politique dans l’histoire du catalanisme. À la fin des années 1960, une partie importante des cercles de gauche de résistance politique au franquisme s’éloigna de manière significative de la résistance catalaniste, et de l’ensemble de la culture catalane comme telle. Ce déracinement implicite ou explicite dénotait plusieurs choses, comme par exemple l’arrivée à la majorité d’une génération totalement éduquée dans l’école castillanisée et frénétiquement espagnoliste du premier franquisme. Il dénotait, en second lieu, la disparition des références culturelles de l’étape républicaine ou antérieure, encore vives pour les générations précédentes. Ce phénomène se produisit parallèlement à la grande vague d’immigration des années soixante, lorsque des millions de personnes nées hors de Catalogne arrivèrent dans l’aire industrielle barcelonaise. En ce sens, les années soixante et soixante-dix constituèrent un moment essentiel de changement sociologique, et d’intégration massive du monde catalan dans les circuits de la culture espagnole castillanophone de l’époque. Face à ces avalanches politiques et sociologiques, le catalanisme culturel n’avait ni les antidotes idéologiques ni la capacité institutionnelle adéquate pour offrir un contrepoint opérationnel. Dans l’ensemble, les années immédiatement postérieures au franquisme représentèrent un moment essentiel de test de l’état de santé de la culture propre et du registre linguistique dans l’ensemble du monde catalanophone (comme cela arriva avec une intensité sans précédent à Valence et à Mayorque). Il est important de souligner, sur ce dernier point, de quelle manière la résurgence du valentianisme catalaniste dériva au cours des années soixante vers un pan-catalanisme de nouveau type. Dans ce processus, la figure clef fut celle de Joan Fuster. Si l’écrivain valencien ne fut pas l’inventeur du concept des « Pays Catalans » – au fort potentiel mobilisateur tout en étant très simplificateur –, il en fut l’indiscutable vulgarisateur. Derrière ce concept était défendue l’idée de transformer et de réclamer le domaine linguistique du catalan comme espace d’unité culturelle et politique, en faisant le plus souvent abstraction des profondes différences de tout ordre entre les parties censées le composer. Le bilan de ces années de changement reste à faire.

Le second moment correspond à la redéfinition drastique que le catalanisme hégémonique produisit sur les relations entre politique et culture à partir de la décennie 1980. Une rupture explicite avec le catalanisme culturel et diffus pratiqué jusqu’alors, dans lequel se retrouvaient de nombreuses personnes de sensibilités différentes, fut en effet signalée par la fondation et l’organisation du parti « Convergence Démocratique de Catalogne » autour de la figure indiscutée de Jordi Pujol. Homme politique de profil nettement démocratique, emprisonné par le régime franquiste, Pujol accentua fortement le message ouvertement nationaliste en termes de pouvoir politique. La sorte d’idéologie nationaliste de Pujol se définissait dans une continuité idéologique forte avec les formulations du début du siècle, alors qu’elle s’éloignait des formulations du front populaire et socialement de gauche des années trente. À la question de savoir ce que signifiait être nationaliste, le politicien catalan répondait : « Considérer que la Catalogne est une nation et que l’Espagne est plurinationale » [4], soulignant le côté politique de l’équation. Le concept de « catalanisme » fut subordonné (phagocyté pourrait-on même dire) par celui plus agressif de « nationalisme », une étiquette que le parti alors au gouvernement de la Generalitatconsidéra en diverses occasions qu’elle devrait donner son nom à l’organisation. De cette manière, la politique de parti, définie en des termes acceptables par le nationalisme ascendant, relégua à nouveau le catalanisme culturel à la société civile dans le cadre d’une hiérarchie accentuée. Le nationalisme de parti fondé par Jordi Pujol ne fut certes jamais en conditions d’imposer tout à fait sa perspective idéologique à la société catalane, dans la mesure où coexistaient des visions idéologiques et identitaires très diverses. Le fait que Convergence Démocratique de Catalogne (en coalition avec le parti démocrate chrétien Union Démocratique) [5] ait été le parti au pouvoir pendant tant d’années, une fois approuvé le Statut d’Autonomie de 1979, conféra en revanche une valeur ajoutée extraordinaire à ses positions doctrinales, tout en expliquant également les conséquences profondes sur les limites de la culture promue depuis le pouvoir de l’Autonomie. Par conséquent, le grand changement politique de cette étape ne fut pas synonyme du triomphe des objectifs à long terme du catalanisme culturel en tant que tel, ceux qui s’étaient affirmés de façon plurielle depuis les catacombes de l’opposition à un régime dictatorial d’une durée extraordinaire. En même temps, le nationalisme qui gouverna la Catalogne pendant vingt-trois ans ne parvint jamais à expulser du camp catalaniste le gros des forces politiques catalanes, en particulier de celles affiliées à la gauche socialiste et post-communiste. Le bilan de la lutte pour l’hégémonie culturelle reste encore à faire, tout comme celui de l’impact de tout cela sur la population catalane dans sa pluralité et son hétérogénéité. Reste aussi à faire le bilan des effets sur la société catalane des transformations sociales et démographiques spectaculaires de la dernière décennie.

Traduit du catalan par Jeanne Moisand

http://www.laviedesidees.fr/Catalanisme-histoire-d-un-concept.html


L’invention du « problème catalan »

par Stéphane Michonneau


Selon Stéphane Michonneau, le catalanisme n’a rien d’un sécessionnisme. Les Catalans n’ont jamais cessé de vouloir participer à la construction de l’État libéral, n’invoquant le séparatisme que par opportunisme. Dissociant l’État et la nation, le catalanisme pourrait représenter un modèle pour l’ère du post-nationalisme.


Le catalanisme n’est pas un sécessionnisme. Dès sa naissance à la mi-XIXe siècle, le catalanisme a pris des contours presque définitifs qu’il n’est pas difficile de déceler aujourd’hui : il est essentiellement une pensée de réforme de l’Espagne et une tentative de conquête de l’État libéral alors en construction. Autrement dit, le catalanisme considère la Catalogne comme une sorte de Piémont-Sardaigne espagnol dont le destin est d’agréger différentes régions péninsulaires et ultramarines pour recomposer autour d’elle un nouvel État. Cependant, à l’exception de rares moments où pour des raisons politiques particulières le pouvoir central s’affaiblissait (révolution de 1868, proclamation de la Première République en 1873 puis de la seconde en 1931 par exemple), ce projet a échoué. Le catalanisme fait donc de la Catalogne une Prusse qui aurait éternellement échoué à créer l’Allemagne en 1871.

Origines bourgeoises et réformistes

Ce projet de refondation suit avec une constance déconcertante les mêmes quatre lignes directrices depuis le XIXe siècle et le catalanisme politique surgi en 1894 ne change pas grand-chose à ce contenu. Un célèbre historien, Josep Fontana, l’a qualifié d’industrialiste : par ce terme, il désignait un plan qui dépasse de beaucoup les simples objectifs économiques que l’expression laisserait entendre. Certes, les élites catalanes poursuivaient au XIXe siècle la défense des intérêts industriels dans un pays largement dominé par une économie rurale. La Catalogne a connu une révolution industrielle aussi précoce que le nord de la France et l’Angleterre et Barcelone fut longtemps considérée comme une Manchester espagnole. La conquête du marché intérieur et le protectionnisme furent deux des principaux éléments autour desquels se tissèrent des réseaux sociaux denses parmi la bourgeoisie catalane. Ces thèmes fédérateurs purent rencontrer un écho favorable parmi certains cercles espagnols, notamment les négociants de Cadix ou de Bilbao, mais ils n’emportent que rarement l’assentiment des élites qui dominent l’État et dont les intérêts sont guidés par la production agricole ou minière. L’industrialisme a donc accouché d’une société dominante aux mœurs singulières et aux comportements endogamiques. La culture qu’il engendre est imprégnée d’un système de valeurs qui rappelle celui des industriels mulhousiens ou lyonnais. Elle est dans son expression culturelle volontiers ruraliste et passéiste.

Deuxièmement, – et le lien avec la première proposition saute aux yeux –, les élites catalanes sont passionnément impérialistes : elles sont les premières à financer les aventures coloniales de l’Espagne, qui sont nombreuses au XIXe et au XXe siècle, contrairement à un préjugé bien ancré qui ferait des indépendances américaines, au début du XIXe siècle, le chant du cygne de l’expansionnisme ibérique. À Cuba, aux Philippines puis, à partir de 1860 au Maroc dans une moindre mesure, les riches familles barcelonaises ont des participations massives, à tel point que Cuba a pu figurer comme une colonie catalane. Ne perdons pas de vue que c’est à Barcelone, en 1888, que fut construit le plus grand monument jamais érigé en l’honneur de Christophe Colomb : au sommet de la colonne métallique qui le porte, le découvreur pointe du doigt la Méditerranée, geste qui incarne parfaitement les idéaux impérialistes de Barcelone.

Troisièmement, le projet de réforme de l’Espagne est anti-centraliste. Au XIXe siècle, Barcelone s’imagine représenter l’ultime bastion d’une tradition politique espagnole libérale qui remonterait aux temps les plus anciens de l’histoire de la péninsule. La liberté est locale et se serait trouvé naturellement incarnée dans les institutions médiévales : à cette époque, la Couronne d’Aragon qui se composait de nombreuses entités territoriales lâchement reliées entre elles (l’Aragon actuel, le Principat de Catalogne, les Baléares, les Pays valenciens, des possessions méditerranéennes) aurait parfaitement incarné cet idéal d’unité dans la diversité et le respect des autonomies de ses parties. C’est ce modèle d’État composite que les élites catalanes défendent rageusement, ce qui revient à revendiquer pour Barcelone un statut de capitalité au moins égal à Madrid. Cet État composite qui impliquerait une forme de fédéralisme (ce n’est pas pour rien que le principal théoricien du fédéralisme politique du XIXe siècle est un Catalan : Francesc Pi y Margall), pourrait non seulement recomposer l’Espagne mais, au-delà, un vaste État ibérique qui comprendrait le Portugal. Les possessions ultramarines entreraient aussi dans le jeu : autrement dit, l’impérialisme catalan n’est pas un colonialisme qui implique l’établissement d’une relation de domination entre une métropole et une colonie. C’est cette vision plurielle de l’unité qui fonde la revendication principale du catalanisme, sans que ce dernier, on le comprend, rime avec sécessionnisme : c’est même exactement le contraire.

Enfin, dernière caractéristique du projet de réforme de l’Espagne, une partie des élites catalanes défendent le catholicisme à tout crin : c’est le poids du légitimisme politique – dénommé en Espagne du nom de carlisme – qui est en cause. La vision eschatologique du catholicisme est ici virulente, et la religion y est moins baroque et extravertie que mystique : Gaudí est à l’image de ce catholicisme ultra et son œuvre ne peut être saisie sans prendre en compte l’extrême mysticisme de son auteur. Mais cette religiosité va de pair avec la défense d’un modèle social hiérarchisé, autoritaire et holiste, où la valeur de la communauté peut l’emporter sur celle de l’individu. De manière générale, la société est conçue selon le modèle réinterprété d’une société d’Ancien Régime où les corps autonomes de la société, dotés de privilèges et de droits propres, se juxtaposent et s’imbriquent, seulement reliés entre eux par un principe d’unité patriotique. On pourrait qualifier ce modèle de la communauté de « républicain » au sens de res-publica, c’est-à-dire un ensemble où chacun assume l’unité « ensemble mais aussi séparément » et « sans qu’aucun corps puisse l’incarner tout entier » [1]. C’est pourquoi la société catalane est dans son essence vieille chrétienne.

Pour une large partie de ces élites, l’État espagnol serait né d’une alliance contre-nature entre la Couronne d’Aragon et la Couronne de Castille, par le mariage des Rois catholiques en 1469. Son développement ultérieur fut fondé sur une tromperie qui mit à bas tous les principes inspirant la vision politique et sociale des Catalans, car il se confondit avec la centralisation. Mais de plus, il coïncida rapidement avec l’arrivée sur le trône d’Espagne de dynasties étrangères profondément étrangères au génie national : les Habsbourg d’abord depuis 1516 puis les Bourbons depuis 1700. Dans la vision très particulière que Barcelone a du passé de la péninsule, ces dynasties ont importé un principe de centralisation étranger à la tradition des peuples ibériques et ont contribué à dénaturer l’Espagne : seule la Catalogne a su préserver cette tradition dans le présent. Autrement dit, – c’est un trait partagé avec les Basques –, les Catalans se vivent sur le mode de l’exceptionnalité : ils sont les derniers vrais Espagnols. C’est dire combien le sécessionnisme est éloigné de leurs esprits.

La Renaixença, que la tradition nationaliste tend à assimiler aux premiers pas du nationalisme catalan, est en fait l’affirmation jalouse de ce particularisme provincial de nature foncièrement espagnole. Il passe à partir des années 1840 par la promotion de la langue catalane et la constitution d’un marché culturel clos où l’intelligentsia locale se protège de la concurrence qu’implique une castillanisation en profondeur de la culture populaire. Il implique une entreprise de normalisation culturelle qui reprend des traits de la culture populaire catalane pour l’homogénéiser, la standardiser, la normaliser selon les critères des classes dominantes, bourgeoises et urbaines. Barcelone s’impose à cette époque comme le grand creuset de cette nouvelle culture nationale qui donne sa coloration si singulière à la Renaissance. Mais si le pluralisme culturel tend à croître, il n’implique nullement l’affirmation d’un projet politique nationaliste différent de celui du reste de l’Espagne : le provincialisme exalte la différence catalane, mais les Barcelonais n’abandonnent pas leur prétention à participer activement à la construction de l’État libéral.

Une autre conséquence importante est le rapport particulier que la Catalogne entretient avec la modernité : la précocité de la révolution industrielle, la force de la bourgeoisie, l’organisation et la politisation de sa classe ouvrière ont longtemps rapproché cette région de configurations historiques propres au nord de l’Europe. De même, la forte influence française fait de la Catalogne la porteuse d’idées avant-gardistes et, en tout cas, le point de passage en Espagne de beaucoup de courants intellectuels et artistiques venus du nord. On cite souvent le wagnérisme du public barcelonais comme exemple de cette sensibilité à la nouveauté. Le culte de la modernité est devenu une seconde nature de Barcelone. Périodiquement, la ville s’est lancée vigoureusement des défis de modernité qui proclamait au monde sa pleine et entière participation à l’Europe développée et rassurait aussi : 1888 et l’Exposition Universelle, 1929 et l’Exposition Internationale, 1992 et les Jeux Olympiques, 2004 et le Forum des Cultures. À noter que ce goût pour la modernité a pour corollaire un net rejet de ce qui pourrait identifier la Catalogne au reste de l’Espagne, jugé arriéré et archaïque. À Barcelone, on se vit comme appartenant à un morceau d’Europe et pas strictement comme péninsulaire. Toutefois, ce modernisme militant contraste fortement avec une culture bourgeoise volontiers ruraliste et conservatrice : c’est que la révolution industrielle a engendré en Catalogne une classe travailleuse nombreuse, organisée et politisée. La lutte des classes féroce qui s’engage alimente des tensions sociales et politiques très fortes qui font de Barcelone la « Rose de feu » de la fin du XIXe siècle. Sur un plan culturel, le modernisme est ici une solution pour tenter de fuir la conflictualité sociale extrême et ressouder les populations divisées derrière un projet commun. Sur un plan politique, le catalanisme remplit la même fonction intégratrice, principalement porté par des classes moyennes inquiètes : il est donc une réponse locale à des problèmes spécifiques que le reste de l’Espagne ignore totalement.

Du régionalisme au nationalisme

Le catalanisme tel qu’on le connaît aujourd’hui est né à l’orée du XXe siècle : il appartient à une vague de nationalismes qui éclosent un peu partout à cette époque, au nord (Norvège), au centre (Tchécoslovaquie, Pays baltes), au sud (Yougoslavie, Pays basque) et à l’ouest de l’Europe (Irlande, sionisme). Au XIXe siècle, la catalanisme est un régionalisme qui ne diffère pas d’autres mouvements du même type qui affirment la personnalité culturelle régionale sans remettre en cause l’attachement à la nation espagnole. On sait désormais que l’amour des « petites patries » est la traduction locale du sentiment national global [2]. En Catalogne, le catalanisme qui se développe vers la fin des années 1830 ne fait pas exception à la règle : il est une forme originale de l’espagnolisme (comme l’a montré Fradera). Le problème qui se pose alors est de comprendre comment un régionalisme put se transformer en un nationalisme propre, vers 1900 : la réponse à cette question épineuse réside dans ce que nous avons défini comme les quatre pans du réformisme barcelonais. Dès lors que les élites catalanes considérèrent majoritairement que l’État espagnol était incapable de répondre aux objectifs qu’elles poursuivaient assidûment, elles se détachèrent de lui et se rangèrent à l’idée d’un État propre qui serait plus efficacement au service de leur projet. La goutte d’eau qui fit déborder le vase fut, en 1898, la perte de l’empire colonial cubain et philippin face aux États-Unis. Preuve semblait faite de ce que l’État espagnol serait à jamais incapable de défendre le projet industrialiste pris dans son sens général.

D’emblée, cette nouvelle résolution entrait en contradiction avec l’élan franchement espagnoliste du catalanisme : comment concilier construction d’un État propre et volonté de réforme de l’ensemble de l’Espagne ? La réponse fut élaborée en 1906 par un jeune politicien de talent, Enric Prat de la Riba qui, dans un ouvrage intitulé La nacionalitat catalana, engagea la Catalogne dans la voie de l’autonomie politique au sein de l’État espagnol, au nom d’une conception qui reniait l’existence d’une unique nation espagnole, mais soutenait que plusieurs nations (la catalane, la basque, la castillane, etc.) pouvait coexister sous un chapiteau commun (l’État espagnol). Deux remarques d’importance : d’une part, ce projet, né sous les auspices du conservatisme, fut loin de convaincre la totalité des Catalans. Les Catalanistes représentèrent longtemps une minorité exaltée qui était recluse dans les cercles étroits de la bourgeoisie moyenne urbaine, barcelonaise au premier chef. La haute bourgeoisie et les classes populaires demeuraient foncièrement attachées à la nation espagnole, soit sous la forme du monarchisme pour les premières, soit sous la forme du républicanisme pour les secondes. L’histoire du catalanisme politique au cours de la première moitié du XXe siècle est donc celle de l’histoire de la conquête des masses, au moment où partout en Europe s’imposaient de nouveaux instruments de mobilisation des foules politiques. Le catalanisme sut parfaitement profiter de ce renouveau de la politique qui rimait le plus souvent avec la démocratisation de la parole politique. Dans les années 1910, les classes moyennes étaient gagnées à la cause catalaniste et dans les années trente, une partie de la classe ouvrière. Paradoxalement, l’établissement d’une dictature militaire entre 1923 et 1930, qui lutta ardemment contre toute forme de manifestation catalaniste, aida beaucoup à la popularisation des thèmes nationalistes.

D’autre part, il faut souligner que le catalanisme, né à droite, touche rapidement l’ensemble du spectre politique : d’un côté, le catalanisme sait se rallier les cercles carlistes qui étaient nombreux dans la Vieille Catalogne pyrénéenne en intégrant quelques-uns des thèmes qui le structuraient, comme la défense du catholicisme. D’un autre côté, le catalanisme sut gagner à sa cause une partie des foules républicaines, ce qui lui assura une présence à gauche dès 1904. La naissance de la gauche catalaniste,l’Esquerra, fut rendue possible par la survivance d’une caractéristique très singulière du républicanisme à Barcelone, principal bastion de cette idéologie en Espagne : le fédéralisme. En effet, le républicanisme barcelonais a très tôt professé un strict fédéralisme qu’il parvint à imposer éphémèrement en 1873 lorsque la Première République espagnole fut proclamée. En dépit de l’échec de ce régime, qui fut renversé une année plus tard par le retour au pouvoir des Bourbons, la sensibilité fédéraliste demeura intacte : après 1900, elle se conjugua assez aisément au catalanisme politique qui réclamait l’autonomie. À la différence notable du nationalisme basque qui demeura confiné à un parti nationalisme isolé dans la société locale, le catalanisme, divers et contradictoire, devint rapidement une grille de lecture commune à des mouvements politiques venant d’horizons politiques différents. Aujourd’hui, et contrairement à une perception erronée, tous les partis politiques en Catalogne sont catalanistes, quand bien même cela se manifesterait sur un mode mineur, comme le Parti Populaire aux accents opportunément régionalistes.

politique ? La réponse se trouve à Barcelone, véritable laboratoire du mouvement. Au moment où le paradigme nationaliste catalaniste naît, la cité est majoritairement républicaine, fait remarquable si l’on tient compte de la force de la Restauration monarchique qui, en 1875, remit un Bourbon sur le trône. Certes, le républicanisme du début du XXe siècle n’est plus celui des pères fondateurs de la Première République et il a pu, à certains égards, s’accommoder de la monarchie. En réalité, en dépit d’une forte implantation populaire et ouvrière, le républicanisme politique est en crise : il ne tarde pas à se scinder entre un pôle catalaniste, surtout implanté dans les petites classes moyennes barcelonaises, et une majorité espagnoliste, puissamment implantée dans les milieux populaires et qui flirte avec un populisme mâtiné de personnalisme incarné par son chef charismatique, Alexandre Lerroux. Quoi qu’il en soit, les divisions du mouvement républicain font le lit du catalanisme qui parvient à conquérir la municipalité de Barcelone et à construire un pseudo-État catalan, la Mancomunitat de Catalunya, à partir de 1914. L’appareil symbolique déployé dans la ville par les catalanistes de tous poils est significatif d’un tournant dans la lecture du passé de la ville et de la région : au XIXe siècle, noms de rue et statues proclamaient les valeurs du régionalisme qui, comme on l’aura compris, cultive une singularité en Espagne mais au nom de l’Espagne. À partir de 1906, les symboles défendent une conception fort différente qui fait de la Catalogne une nation et de l’Espagne un État composé de nations : l’espagnolisme perd la partie. Or, à cette époque, le jeune roi Alphonse XIII a résolument lié les destins de la monarchie à celui du nationalisme espagnol, quitte d’ailleurs à l’abandonner entre les mains des militaires à partir de 1917. Ainsi, l’expulsion des référents espagnolistes de Barcelone implique une fragilisation de la Monarchie qui s’était liée à lui par la volonté du monarque.

C’est dire qu’à Barcelone, si le consensus nationaliste se consolide de jour en jour dans la Barcelone d’avant la Guerre civile, le consensus monarchiste reste fragile : le catalanisme de gauche, l’Esquerra, continue de prêcher la république et le catalanisme conservateur maintient un silence poli que l’on a qualifié d’accidentaliste : pour ces derniers, peu importe le régime en Espagne pourvu que l’autonomisme s’impose. Lorsque la monarchie aux abois finit par appuyer l’option d’une dictature militaire en 1923, l’absence de consensus se changea en une franche hostilité. En effet, le dictateur Primo de Rivera résolut d’accuser le catalanisme de tous les maux de la nation et poursuivit toutes ses manifestations politiques et culturelles : suspension du Football Club Barcelona (le fameux « Barça »), interdiction de danser la sardane, dissolution de nombreuses entités culturelles, etc. Les années 1920 sont au cœur d’un double mutation : non seulement le catalanisme conquiert les masses mais de plus, l’option de gauche prend le pas sur l’option conservatrice jusqu’à présent hégémonique. En 1931 triomphe à Barcelone une nouvelle coalition d’Esquerra, ERC, fondée par Francesc Macià.

Francesc Macià est un indépendantiste catalan : à Barcelone, il existe en effet un courant indépendantiste très minoritaire depuis 1915-1916. Ce courant est né, sous influence des diasporas catalanes d’Amérique, notamment cubaines, d’un double constat : d’une part, la recherche de l’autonomisme est vouée à l’échec dans le cadre de la monarchie de la Restauration ; d’autre part, la configuration de la nouvelle Europe sortie des 14 points de Wilson et des Traités de Versailles est favorable à la reconnaissance des « petites nations » (songeons à l’Europe centrale) : mais voilà, l’Espagne n’a pas participé à la Première Guerre mondiale et l’on voit mal pourquoi Wilson imposerait à l’Espagne le principe de l’autodétermination comme il le fit pour l’Empire austro-hongrois. Ceci explique que l’indépendantisme ait un écho réduit, pour ne pas dire nul, jusqu’à ce que la dictature soit proclamée : la politique de Primo de Rivera offrit alors à un indépendantisme moribond une planche de salut. Macià qui s’évertua à fomenter des soulèvements militaires au début des années 20 finit par fonder un nouveau parti : Esquerra Republicana de Catalunya. Alors même que le régime monarchique vacillait à Madrid, Macià proclama à Barcelone la République catalane. Il finit par admettre l’intégration de la Catalogne dans la Seconde République proclamée le 14 avril, à la condition sine qua non que cette dernière bénéficie d’un statut d’autonomie étendu. C’est ce qui fut fait en 1932 avec la naissance de la Generalitat après que la constitution de 1931 a reconnu l’existence d’un « État composite ». On a là l’une des raisons de l’attachement des Barcelonais pour la République à l’heure des grands périls.

Sous le franquisme : légendes et réalité

Comme on sait, la Guerre civile n’est pas un conflit lisible en terme national, ni en Catalogne, ni au Pays basque. Par contre, la rhétorique nationale et républicaine abusèrent de l’image d’une nation espagnole attaquée par un ennemi extérieur, le communisme soviétique pour les uns, le fascisme italo-allemand pour les autres. À Barcelone, le coup d’État du 18 juillet 1936 sonne le glas de l’ordre étatique : les ouvriers prennent le pouvoir et organisent un contre-pouvoir que la Generalitat a le plus grand mal à réduire (« faits d’octobre » 1937). Il est clair que la Guerre civile divise chaque camp politique, notamment le catalanisme conservateur qui ne sait à quel saint se vouer. À Barcelone, le catalanisme n’est pas le dénominateur commun qui permet aux anarchistes, aux républicains catalanistes et aux communistes de lutter ensemble : c’est l’antifascisme qui sert de ciment. Pour autant, la défense du catalanisme n’a pas peu joué dans la mobilisation de certaines couches de la population qui savent bien qu’une victoire franquiste signifierait l’annihilation de toute revendication catalaniste. Cependant, il faut comprendre que la Guerre civile a conduit à une remise en cause radicale de la domination des forces sociales jusqu’alors hégémoniques. Si l’État républicain ne parvient pas à rétablir un ordre public qui leur soit favorable, certaines élites préfèrent la paix franquiste qui leur garantit un ordre social, économique et religieux traditionnel, fût-ce au prix de l’abandon de toute revendication catalaniste sur un plan politique et culturel. C’est ce pacte diabolique qui permit à Franco d’établir une autorité politique dans les années 40, tout en débarrassant la bourgeoisie catalane d’une contestation ouvrière qui l’avait toujours gênée. Quant aux élites républicaines issues des classes moyennes, elles furent décapitées par la répression et l’exil.

Pas plus que le consensus monarchiste entre 1900-1930, le consensus sur lequel le franquisme a bâti son ordre à Barcelone n’est à l’épreuve des balles. Différents courants sapent les fondements du régime : un courant monarchiste qui voit dans Jean de Bourbon, le père de Juan Carlos, une solution libérale acceptable ; un courant catholique qui s’offusque de l’état de misère des populations ouvrières et de la croissance des bidonvilles, un courant catalaniste conservateur qui réveille les anciennes marottes, et bientôt des courants d’opposition de gauche qui recrutent parmi les ouvriers et les étudiants. Il flotte à Barcelone pendant les années du franquisme un air de liberté que l’on ne trouve nullement ailleurs, notamment à Madrid où s’exerce directement le pouvoir de contrainte. Si l’anti-franquisme est à même de jouer un rôle fédérateur, il ne s’articule pas nécessairement au catalanisme : la greffe a lieu au cours des années 1960 parce que le catalanisme a choisi d’enfourcher le cheval de bataille de la démocratisation du pays. En 1966, une plate-forme de combat réunit toutes les forces politiques antifranquistes sous la bannière d’un catalanisme rénové. En ayant changé de contenu, le catalanisme a su épouser la cause démocratique et s’est sauvé : c’est dire qu’on ne peut impunément assigner au catalanisme un contenu politique précis mais qu’il faut plutôt y voir un cadre stable dans lequel toute expression politique est amenée à s’exprimer. Une opération habile a consisté à faire du catalanisme une victime du régime alors même qu’une partie des catalanistes avait fait le choix de favoriser Franco. La répression culturelle sauvage dont la culture catalane était l’objet permit certainement de renforcer cette lecture : en effet, les catalanistes revendiquent le monopole de la totalité des expressions culturelles en Catalogne. Cette prétention, qui est infondée, – il existe bien d’autres expressions de la culture catalane qui ne s’inscrivent pas dans le cadre catalaniste, notamment la culture anarchiste ! –, est toutefois acceptée par une majorité qui finit par confondre « catalaniste » et « catalan ». Ainsi, la mue du catalanisme s’apparente à un coup de bluff réussi qui permet aux catalanistes de s’afficher en représentants naturels de la communauté attaquée par un régime forcément étranger aux traditions locales. Le diable est à Madrid.

Fort de l’élan culturel qui le supporte, le catalanisme s’impose donc à nouveau au cœur de la vie politique avant même la mort de Franco en 1975. La transition démocratique ne peut qu’entériner sa renaissance et elle le fait d’autant plus facilement que la conversion démocratique du catalanisme chrétien paraît sincère. Le soutien et la participation des catalanistes au processus de démocratisation de la société politique a naturellement un prix, le même qu’en 1931 du reste, c’est-à-dire la garantie d’un statut d’autonomie. Celui-ci est octroyé en 1980 sur la base d’une constitution adoptée en 1978 qui reconnaît l’existence de nationalités historiques à l’intérieur de la nation espagnole. L’article 2 introduit une distinction qu’il est difficile à comprendre pour un Français : celle entre nation et peuple. En effet, la nation espagnole est une construction juridico-constitutionnelle, un corps collectif doté de souveraineté, alors que les peuples qui composent l’Espagne sont des collectivités sociologiques et culturelles, formées par des populations aux caractéristiques propres. L’unité de la nation est donc parfaitement compatible avec la reconnaissance des peuples d’Espagne.

Une erreur commune est de considérer que la constitution espagnole est fédérale : l’État des autonomies se situe, certes, dans le mouvement général qui, depuis 1945 en Europe, va dans le sens d’une fédéralisation des pouvoirs. Mais le cas espagnol garantit constitutionnellement une forme de décentralisation d’un État préalablement unitaire, ce qui est très différent des États fédéraux qui sont formés d’unités préalablement indépendantes (Allemagne, Suisse, États-Unis). De plus, l’Espagne est un État où il existe une affirmation subnationale dissymétrique (le Pays basque ou la Catalogne mais pas l’Estrémadure) alors que les États fédéraux sont uni-nationaux et symétriques. On peut ajouter que la constitution ne reconnaît pas la double nationalité (catalane et espagnole, comme le faisait la constitution soviétique par exemple) et que la nationalité est territoriale et non pas individuelle (comme au Canada par exemple). Finalement, l’Espagne n’est pas fédérale parce que les gouvernements autonomes ne sont pas associés à l’exercice du pouvoir central [3].

L’autonomisme des catalanistes conservateurs l’emporte aux élections autonomiques et Jordi Pujol, nouveau président de la Generalitat, impose à son pays un objectif de recouvrement de la nationalité catalane très conservateur pendant 24 ans. Pujol n’a en rien changé les fondements de la revendication catalane : sans défendre un fédéralismestricto sensu, il a une lecture singulière de la constitution qui l’autorise à renforcer sans cesse le pouvoir de sa communauté autonome. En effet, du point de vue catalaniste, la constitution fait de l’Espagne un État plurinational mais du point de vue espagnoliste, la constitution fait de l’Espagne un État-nation pluriel. Industrialisme, autonomisme, conservatisme culturel, défense de l’identité posée en terme essentialiste, catholicisme affirmé, pulsion xénophobe anti-espagnole et même anti-immigrés composent le cocktail de cette indéniable réussite politique. Le catalanisme de gauche, qui n’avait pas peu participé à la démocratisation du régime, se retrouve émasculé, forcé de penser la nation catalane dans les termes que le pujolisme lui impose au niveau local, et prisonnière d’un complexe de « filiale » que le PSOE lui impose au niveau national.

Et l’indépendantisme ? Il est absent du paysage politique catalaniste et catalan pendant toute la transition démocratique. Il existe bien une nouvelle ERC dans les années 90, bien pâle imitation de son ancêtre, qui oscille entre républicanisme et indépendantisme. Environ 12% de l’électorat catalan lui reste fidèle, en partie pour des raisons de fidélité historique, en partie parce que ERC cristallise un mécontentement radical sur les conditions de la transition démocratique. S’il est limité, ce vote est assez considérable pour empêcher la gauche catalaniste vouée à l’autonomisme de remporter la Generalitat. Il est aussi significatif de la persistance d’un malaise qui, encore une fois, fait du consensus constitutionnel en Catalogne une chimère. C’est une différence notable d’avec le reste de l’Espagne, Pays basque mis à part.

Le retour de l’indépendantisme

Mais alors, d’où provient la montée en puissance de l’indépendantisme à laquelle assiste récemment en Catalogne et qui a fait les gorges chaudes de la presse internationale le 13 septembre 2009 ? Comme on sait, l’indépendantisme se nourrit conjoncturellement de la frustration qu’a générée le débat sur l’octroi d’un nouveau statut autonomique et son éventuel rejet pour inconstitutionnalité. La polémique a porté sur l’introduction d’une mention à la « nation catalane » dans le projet de Statut autonomique en 2004 qui paraissait contradictoire avec la constitution qui ne reconnaît l’existence que de la nation espagnole. Le catalanisme défendait là une vision singulière qui ferait de l’Espagne une « nation de nations », un parti pris que partagent les andalousistes qui introduisirent l’idée d’une nation formée de « réalités nationales ». C’est donc la troisième fois au cours du XXe siècle que cette option politique pointe, alors que le cadre imposé par le catalanisme est défavorable à son expression. En effet, comme on a vu, le catalanisme dans son expression moderne reconnaît la constitution de 1978 qui rejette le droit à l’autodétermination. Plusieurs réponses peuvent être avancées pour rendre compte de ce phénomène.

1/ D’abord, historiquement, l’indépendantisme qui vise à affirmer une souveraineté n’est pas synonyme de sécession. Les sciences politiques ont montré que l’indépendantisme suppose naturellement une affirmation de souveraineté mais n’implique pas nécessairement un projet de construction d’un État séparé. C’est parce que l’on est habitué à penser le nationalisme dans le cadre de l’État-nation qu’on s’empêche de cerner une nuance pourtant fondamentale. En pratique, à chaque fois qu’une force politique se revendiquant de l’indépendantisme est parvenue en Catalogne à un certain degré de responsabilité global, régional ou national, elle a abandonné la perspective électoralement attrayante du séparatisme pour lui préférer une négociation avec l’État central. C’est dire que le séparatisme est une menace dont les indépendantistes se saisissent pour mieux négocier l’augmentation du niveau de l’autonomie politique, répondant ainsi à un projet très ancien. Ces groupes sont aidés dans leur stratégie par la méconnaissance que les autres Espagnols ont du catalanisme qui les a toujours conduits à assimiler le nationalisme catalan au séparatisme, en dépit de toutes les évidences.

2/ Ensuite, l’indépendantisme est surtout le symptôme d’une crise du catalanisme autonomiste largement hégémonique. En 1918 déjà, l’indépendantisme se nourrit d’une crise parlementaire au cours de laquelle les députés catalanistes menacèrent de reconstituer à Barcelone un nouveau parlement espagnol. Cette tentative vouée à l’échec alimenta la crise de l’autonomisme professé par le catalanisme conservateur au pouvoir. Une campagne autonomiste fut alors lancée pour ne pas perdre le contrôle de l’électorat frustré de réformes : mais l’imposition de la co-officialité du catalan échoua une fois encore. L’impasse politique de l’option autonomiste explique la poussée de l’indépendantisme, un succès que brisa net l’instauration d’une dictature en 1923. Il ne fait pas de doute qu’aujourd’hui, l’autonomisme politique défini dans les années 1980 est en crise : la frustration s’accumule et la constitution de 1978 est de plus en plus considérée par certains secteurs de l’opinion publique catalane comme un carcan qui empêche l’évolution du Statut. Une sentence défavorable du tribunal constitutionnel pourrait avoir de fâcheux effets sur le vote de classes moyennes déboussolées par les échecs patents du gouvernement local à résoudre des problèmes du quotidien (transport public, alimentation électrique, excellence scolaire, désindustrialisation).

3/ Troisièmement, l’indépendantisme est moins une option politique stable dans l’opinion publique qu’une étape dans la formation politique de tout jeune catalan [4]. L’indépendantisme peut être assimilé à une déviance au sens sociologique du terme, ce qui suppose un apprentissage et une carrière : apprentissage de valeurs communes dans des cénacles fermés, expressions et mode d’action radicaux (le mouvement de squatters Okupa en est un exemple). Il propose donc à la jeunesse une forme locale et radicale de politisation qui n’est guère différente de celle offerte par l’anarchisme ou d’autres mouvements d’extrême gauche dans d’autres sociétés. Si ce radicalisme épouse volontiers un discours de provocation (les portraits du Roi brûlés en place publique), il n’a pas en Catalogne le caractère violent qu’il peut avoir au Pays basque. Il faut noter également qu’il débouche le plus souvent sur une expression politique modérée du catalanisme lorsque le jeune catalaniste s’assagit.

4/ Quatrièmement, l’indépendantisme s’exprime aujourd’hui par un vote à ERC qui est largement un vote de contestation. Mais ERC, comme son nom l’indique, n’est pas seulement une force de l’indépendantisme : c’est aussi et surtout une force du républicanisme. Ainsi, il est difficile d’interpréter les succès de ce parti car en Catalogne, les querelles mémorielles autour de la réparation des victimes du franquisme, et le victimisme dans lequel le nationalisme pujolien a enfermé les Catalans, ont ravivé une opinion républicaine qui avait disparu du paysage politique. Les néorépublicains affichent une nostalgie passéiste pour la Seconde République, en toute chose magnifiée sans discernement, et ils professent paradoxalement un ensemble de valeurs antilibérales et antieuropéistes qui sont à contre-courant de l’héritage républicain espagnol. Depuis les manifestations contre la guerre en Irak, les drapeaux tricolores de la République ont ressurgi, mais pas seulement à Barcelone. C’est bien encore la faiblesse du consensus constitutionnel qui est ici en cause, d’autant plus que la droite espagnole s’est saisie du patriotisme constitutionnel comme d’une nouvelle bannière.

5/ Enfin, l’indépendantisme n’exprime pas seulement et confusément une crise de confiance en l’État espagnol tel qu’il fut bâti en 1979 : il est aussi la manifestation d’une inquiétude, partout perceptible en Europe, concernant l’avenir des institutions européennes. Si le catalanisme pujolien a clairement articulé le nationalisme catalan à l’européisme alors en vogue dans le reste de l’Espagne, c’est principalement au nom d’une Europe des régions dont il défendait la vision : à preuve, la direction qu’il assuma de l’Assemblée des régions d’Europe. Cependant, dans le cadre de Maastricht et plus encore dans celui de Lisbonne, le catalanisme qui est un nationalisme de « petite nation » s’inquiète du poids des grands pays et de l’effet de dissolution que semble impliquer l’élargissement à 27 pays. De plus, et contrairement à un préjugé fréquent dans les grandes nations, le cas flamand ou basque a démontré que l’Union Européenne exerce plutôt une force contraire aux indépendantismes et bloque pratiquement toute forme de sécessionnisme étatique. Du coup, le rejet de l’Europe est patent et en Catalogne, la constitution européenne fut rejetée par 28% de l’électorat contre 17% dans le reste de l’Espagne en 2005.

Ainsi, le renouveau de l’indépendantisme est l’indice le plus apparent d’une mutation du catalanisme. Le catalanisme n’est indépendantiste que par opportunisme : dans ses fondements, il est bien une pensée de « catalanisation de l’Espagne ». Traversé de contradictions et de frustrations en raison de son incapacité à gagner l’État à sa raison, sauf à de rares occasions historiques, le catalanisme n’a jamais été un séparatisme. Cela ne signifie pas qu’il ne puisse le devenir, même si c’est peu probable.

Le modèle constitutionnel espagnol n’est pas parfait mais il a une qualité majeure qui ne s’est jamais démentie : sa souplesse. Sans présenter un modèle stricto sensu exportable à d’autres pays, il propose un modèle de gouvernance qui s’efforce de respecter la diversité sociale et culturelle, la recomposition des territoires et des échelles de pouvoir. Dans un contexte qui faisait de l’État-nation la forme la plus aboutie de la vie sociale et politique, l’Espagne paraissait un monstre perclus de maladies incurables et le catalanisme était nécessairement un « problème ». Aujourd’hui, il faut reconnaître que la lutte entre les partisans de la plurinationalité de l’État et les partisans de la reconnaissance de la pluralité culturelle et linguistique dans un cadre uninational n’a jamais déséquilibré la vie politique au point de compromettre l’unité du pays ou la démocratisation du système politique : tout au contraire, ce débat a plutôt contribué à renforcer la construction d’un État démocratique.

Le catalanisme, modèle pour le postnationalisme ?

Par certaines solutions qu’il préconise, le catalanisme pourrait apporter une solution pour penser demain l’ère du postnationalisme. En effet, il encourage une triple évolution politique : 1/ d’abord, il dissocie l’État, agent de l’unité politique et instance d’organisation de la citoyenneté, et la nation, communauté de culture. Si la communauté politique composée de citoyens se distingue alors de la communauté nationale, l’intégration politique des citoyens ne dépend plus d’une réduction des identités culturelles diverses mais au contraire de leur reconnaissance explicite. 2/ Ensuite, le catalanisme permet de distinguer la revendication pour la souveraineté et la sécession : l’autonomie évolutive permet de satisfaire l’existence de la souveraineté sans recourir à l’indépendance. Le cas démontre que l’affirmation catalaniste ne va pas de pair avec un recul de l’État, mais plutôt de la redéfinition du rôle de ce dernier en tant qu’arbitre du partage du pouvoir et des richesses entre différents acteurs de la société civile. C’est lorsque l’ordre négocié se grippe que le catalanisme peut devenir sécessionniste. 3/ Enfin, le catalanisme permet de penser la dissociation de la nationalité et de la citoyenneté : l’appartenance à la nation catalane pourrait impliquer l’exercice de la citoyenneté dans le cadre politique espagnol, exactement à la manière des membres d’autres pays de l’Union Européenne qui peuvent voter s’ils résident en Espagne, sans perdre leur nationalité.

Ainsi, à une époque où le nationalisme est appelé à s’articuler aux échelles infra-étatique, étatique et supra-étatique, la Catalogne paraît autrement mieux dotée pour affronter le futur que les pays qui croient dans le credo de l’État-nation.

http://www.laviedesidees.fr/L-invention-du-probleme-catalan.html


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