mercredi 1 décembre 2010

Une nouvelle guerre au Yemen ?

Echos du Moyen Orient

by Benjamin Wiacek

Les derniers évènements qui ont fait plus de 25 morts lors de deux attentats suicides visant les Houthis et la communauté zayidite du Nord du pays, laissent craindre une nouvelle guerre dans la région, mais dont l’aspect religieux serait beaucoup plus marqué et central.

Mercredi, une voiture tout-terrain s’est lancée sur un convoi de fidèles qui se rendaient à une cérémonie religieuse dans le Jawf, au nord du Yémen, à l’occasion de la fête d’Al Ghadir. Le bilan est de 23 morts et de nombreux blessés. L’attaque a été unanimement condamnée aussi bien par le Gouvernement que par l’Opposition qui incite les autorités à commencer au plus vite “une enquête transparente pour faire toute la lumière sur ce dramatique et inquiétant précédant“.

Cet attentat ayant causé la plupart des victimes au sein des partisans de la rébellion Houthie, son porte-parole, Mohammad Abdul-Salam, a accusé les services secrets américains et israéliens dont “le but serait d’exacerber les tensions communautaires” au Yémen pour y provoquer plus d’instabilité. (Rappelons que les Houthis ont toujours été très critiques à l’égard d’Israël et que ces dernières déclarations infirment clairement la propagande du gouvernement qui il y a 2 mois affirmait qu’Israël armait les rebelles…)
Cependant, un chef tribal de la région, désirant garder l’anonymat, suspecte Al Qaeda d’être derrière cet attentat.
Selon lui , l’attaque serait une “vengeance de la part de la nébuleuse terroriste suite à l’arrestation en août dernier de cinq de ses combattants” et notamment Ali Hussein Abdullah Al Tais. Ce membre d’Al Qaeda, relâché de Guantanamo, avait été arrêté par les Houthis cet été avec quatre autres éléments, avant d’être ensuite confiés aux autorités Yéménites. De plus, quelques semaines auparavant Al Qaeda avait dans le troisième numéro d’Inspire, le magazine qu’elle publie sur Internet, menacé tous ceux qui voudraient collaborer avec les Houthis, décrits comme “des agents de l’Iran chiite et ennemis des musulmans.” Al Qaeda nie également le fait que les Houthis soient contre les Etats-Unis et Israël comme ils le prétendent…

Une journée de célébration pour les chiites

Le choix de la fête d’Al Ghadir comme jour de l’attentat aurait tendance à corroborer cette seconde hypothèse. En effet, cette journée célèbre le souvenir du dernier sermon du Prophète au cours duquel, selon la tradition chiite, il aurait désigné Ali, son cousin et gendre, comme son légitime successeur à la tête de la communauté des croyants. C’est l’origine du différent politique qui opposent les sunnites et les chiites depuis des siècles, et qui reste ainsi source de vives tensions. Les deux communautés reconnaissent l’existence du sermon voire s’accordent sur les paroles prononcées, mais les interprétations différent. En effet pour les sunnites, Mohammed avait désigné Ali comme le nouveau chef spirituel de la communauté, sans incidence sur la future succession politique, alors que les chiites affirment que l’autorité transmise par le Prophète était à la fois spirituelle et politique, rejetant alors la nomination d’Abu Bakr en tant que Calife.

Malgré l’importante communauté zayidite au Yémen - et bien que le Président Saleh le soit techniquement - les autorités avaient interdit depuis 2005 toute célébration lors de cette journée, procédant à l’arrestation des contrevenants. Le Régime redoutait que permettre cette fête chiite durant la guerre de Saada pour mener plus de personnes à supporter les rebelles Houthis. Cette année pourtant, Abdel Malek al-Houthi, chef de la rébellion, avait incité les fidèles à fêter cette journée mais dans le calme et la sérénité. C’est malheureusement loin de la paix que cette journée s’est déroulée… Le fait est que cette journée est très symbolique et qu’il semblerait ici que l’on ait voulu viser les chiites en général plus que les Houthis en particulier.

Badr aldin alhouthi
(photo : Yemen Online)

Un deuil doublé dans la peine et le sang

Mais cela ne s’arrête pas là. Mercredi également, le même jour que le premier attentat, on annonçait la mort à l’âge de 86 ans de Badr al-Din al-Houthi . Considéré comme l’un des plus grands intellectuels et religieux zayidites aujourd’hui, c’est une grande perte pour la communauté. Il était également le père de Hussein al-Houthi, premier leader de la rébellion et dont l’assassinat en 2004 a déclenché la première guerre de Saada. Abdel Malek est également un de ses fils et dirige le mouvement depuis cette date. Celui-ci a d’ailleurs décritla patience et la souffrance endurées par son père“, forcé à l’exil, dont la vie a été de nombreuses fois menacées et interdit de voyage même pour raison médicale. C’est d’ailleurs l’asthme dont Badr al-Din souffrait depuis des années qui l’aura emporté.

Ainsi vendredi dernier, des fidèles venus de toute la région se rendaient à Dhahian dans la province de Saada, pour assister aux funérailles de Badr al-Din al-Houthi. C’est alors qu’un kamikaze a lancé sa voiture sur un convoi d’une quarantaine de véhicules faisant 2 morts et 14 blessés. Il semblerait toutefois que le bilan aurait pu être beaucoup plus grave puisque des personnes avaient remarqué la voiture arriver et auraient empêché les gens de s’approcher…Une nouvelle fois, cette attaque a été condamnée par tous. Le Comité Suprême pour la Sécurité a violemment dénoncé l’attentat en ce qu’il est totalement contraire aux principes de l’Islam. “Ceux qui réalisent des attaques terroristes contre des innocents sont des criminels qui ont rejeté toute religion et valeur morale en cherchant la violence” a déclaré un des membre du Comité.

Une fois de plus, les Houthis ont condamné hier l’attentat et ont de nouveau accusé les Etats-Unis d’être derrière celui-ci. Dhaif Allah al-Shami , une source au bureau d’information des Houthis a directement accusé le nouvel ambassadeur américain, Gerald Michael Feierstein, de prévoir un plan similaire à celui appliqué aux Pakistan. Selon al-Shami, les responsables des deux attaques suicides seraient, selon les premiers éléments de l’enquête, des sheikhs tribaux de la région, que l’ambassadeur aurait justement rencontré récemment. “Al Qaeda est une arme chimérique qui sert de couverture au Yémen pour tous les complots, y compris les récents attentats suicides” a-t-il ajouté en précisant que les autorités n’enquêtaient pas réellement et ne cherchaient qu’à se protéger. Il a enfin déclaré que “seuls les Etats-Unis pouvaient bénéficier de telles attaques“.

La responsabilité du Gouvernement

Bien que tous les regards se portent vers Al Qaeda, le gouvernement Yéménite a également une énorme part de responsabilité. Il est prouvé que Saleh a utilisé les extrémistes jihadistes depuis de longues années. Lors de leur retour d’Afghanistan au début des années 90, ils furent utilisés pour mater les dernières velléités socialistes dans le sud, puis nombre d’entre eux furent formés pour combattre les Houthis dans le Nord, ou parfois les séparatistes dans le Sud encore une fois… De très forts soupçons portent également sur de haut-gradés Yéménites qui auraient permis à des importants membres d’Al Qaeda de s’échapper d’une prison de haute-sécurité en 2006.

Ainsi, la piste d’Al Qaeda semble la plus sérieuse jusqu’à présent concernant les attentats suicides, mais la question se pose de savoir s’il n’y avait pas quelqu’un derrière. En effet, l’hypothèse selon laquelle le Gouvernement continuerait d’utiliser la nébuleuse terroriste contre les rebelles Houthis est toujours plausible. Et Saleh a deux gros intérêts à agir de la sorte : tout d’abord, les Houthis sont visés, tués, divisés sans que le cessez-le-feu, toujours en vigueur depuis février, ne soit officiellement brisé. Ensuite, en rejetant la responsabilité sur Al Qaeda, le Régime montre un peu plus la présence des terroristes sur son territoire, accentue un peu plus la peur au niveau des pays occidentaux et à terme espère recevoir plus d’argent pour “lutter” contre le terrorisme…

Dans la même idée, un article du Yemen Times vient publier les accusations de HOOD, l’Organisation Nationale pour la Défense des Droits et Libertés, concernant les pratiques des fonctionnaires de la prison de Sécurité Politique. Selon l’organisation, ces derniers inciteraient les détenus d’Al Qaeda à se battre contre les prisonniers chiites zayidites puisqu’ils seraient des “non-croyants”. Ali Al-Dailami, Directeur de HOOD, aurait déclaré avoir des rapports sur de nombreux cas de violence sur les prisonniers de Saada par les détenus d’Al Qaeda, sur incitation des fonctionnaires de la prison… L’on notera également que malgré le pardon officiel du Président Saleh en mai dernier, aucun prisonnier politique ou de la guerre de Saada n’a été relâché jusqu’à présent !

L’inquiétant changement des mentalités

Bien que cette utilisation et division communautaire par le Gouvernement soit source d’une profonde inquiétude à terme, l’aspect le plus triste réside dans l’évolution de l’esprit des habitants. Les différentes communautés musulmanes ont toujours vécu au Yémen dans une belle harmonie, sans que le fait d’être sunnite ou chiite; shafi’ite ou zayidite puisse être un quelconque problème. Mais désormais, après plus de 6 ans de guerre dans le Nord, la propagande du Gouvernement, l’influence wahhabite de l’Arabie Saoudite et les crimes des rebelles Houthis, tout cela a changé.

Ainsi, il ne fait plus bon de dire que l’on est de telle ou telle région, même à proximité de Sana’a - l’exemple de Bani Hushaish en est le plus probant - sans être assimilé, sur le ton de la plaisanterie, ou pas, aux Houthis et donc au terrorisme pour ceux-là. De même pour tous les hachémites (descendants du Prophète) dont on suppose automatiquement qu’ils soutiennent les rebelles. Mais le pire se trouve à Saada : là-bas, les esprits sont figés, divisés, cloisonnés et tout le monde porte une étiquette dans une totale confusion des sens. Ainsi, si l’on est d’un village qui se trouve dans une zone sous contrôle Houthi, alors on est également “Houthi“, “chiite“, “hachémite“, “supporteur de l’Iran“, “terroriste“, etc… A l’inverse, si vous êtes clairement anti-Houthi, vous devenez “sunnite“, “Al Qaeda“, “espion de l’Arabie Saoudite“, “terroriste“, etc… Ces propos sont véridiques et datent d’il y a 3 semaines à peine. A Saada, dans les zones contrôlées par le Gouvernement, on fait porter aux gens des badges critiquant les Houthis. Ceux-ci sont obligatoires sous peine que cela signifie que vous êtes passés dans l’autre camp. On m’a raconté l’histoire d’un directeur d’école, forcé de porter ce badge donc, mais dont la maison est en territoire Houthi… il a été assassiné. Il y a également un hôpital saoudien à Saada, tout neuf, équipement de pointe, mais dont l’entrée est refusée à toute personne dont un membre de la famille, proche ou éloignée, est lié aux Houthis… et comme il n’y a pas d’autre service médical compétent sur place, la fin est prononcée.

Cette ségrégation qui commence, la division prononcée entre les communautés, pourrait mener à des conflits inter-communautaires dans le nord du pays…de la même façon que cela s’est produit en Iraq, avec le soutien du gouvernement derrière l’une des parties. C’est probablement l’un des pire scénarios qui pourrait arriver au Yémen, il serait donc peut-être temps que les gouvernements occidentaux, au premier rang desquels les Etats-Unis s’intéressent un peu plus profondément à la situation du pays et cessent de soutenir et financer le régime criminel et corrompu à la tête du Yémen.


*** Mises à jour ***

- 11h52 :

Dans une interview par téléphone accordée ce matin au Yemen Times, le porte-parole des Houthis aurait déclaré que les deux attaques de mercredi et vendredi n’étaient pas des attentats suicides mais des voitures-bombes sans chauffeur, dirigées par des tribus pro-gouvernementales. Ces déclarations si elles étaient confirmées, viendraient renforcer l’hypothèse selon laquelle le Gouvernement est à l’origine de ces attentats meurtriers…

- 21h29 :

Al Qaeda dans la Péninsule Arabique (AQAP) vient de revendiquer les deux attentats de mercredi et vendredi. La nébuleuse prétend avoir “formé des unités spéciales pour protéger nos frères sunnites” et accuse une nouvelle fois les zayidites d’être liés à l’Iran et de “représenter un danger pour les sunnites“. Elle rajoute que ce sont “des cibles légitimes“.
Malgré cette revendication, rien ne prouve que personne ne se trouvait derrière AQAP et a utilisé les jihadistes pour servir leurs fins… En effet le Gouvernement est aujourd’hui le grand vainqueur : AQAP est perçue comme renforcée, plus violente qu’auparavant puisqu’elle attaque directement les chiites, etc. La rhétorique de Saleh sur la “Guerre contre la Terreur” est donc appuyée et il continuera d’obtenir le soutien de l’Occident. De l’autre côté, les Houthis sont pris pour cible, ils sont divisés et tués, sans que le cessez-le-feu soit pour autant brisé. Une guerre sans en être officiellement une, c’est rêvé…

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